– Eh bien !... Monsieur Blake... vous m’avez l’air bien nerveux ce matin !... voyons voir... Le président est très occupé jusqu’à la fin de la semaine...
– Nelly !... j’insiste... ça ne peut pas attendre... c’est trop important !
– Bon, parce que c’est vous, je peux vous mettre demain matin à la première heure juste avant le comité de direction de neuf heures. Huit heures trente. Cela vous laisse une demi-heure, ça va ?
– Parfait Nelly... merci, je serai à l’heure.
Il raccroche satisfait et calmé. Ah ! Ah !... Waynberg... ton heure a sonné, se dit-il d’un ton sarcastique.
Le lendemain matin à huit heures trente précises, il est face au King. Bob Smel l’accueille avec un large sourire.
– Alors, mon cher Peter, qu’est-ce qui me vaut cette visite à cette heure matinale ? Rien de grave j’espère ?
– Voilà à quoi notre chef comptable John Waynberg passe son temps pendant les heures de bureau, dit Blake en lui tendant la chemise en carton bleu. Et en plus ce qu’il a fait là est la preuve du mépris flagrant qu’il porte aux membres de cette compagnie. Personne n’y échappe, même pas vous monsieur le président, conclut-il outré.
Il ajoute fermement :
– Il faut se débarrasser de cet individu.
Intrigué, Bob Smel ouvre la chemise. Quand il se voit en King souriant assis sur un trône de boîtes de détergent, il paraît plutôt flatté par ce portrait.
– C’est pas mal vu, c’est tout à fait moi ! Vous ne trouvez pas, Peter ? Mais c’est vous sur celui-ci ! dit-il en éclatant de rire. Je vous reconnais bien là. Ah ! et celui-là... quel talent !
Il continue à regarder ainsi chaque dessin. Visiblement il passe un bon moment à détailler cette galerie de portraits. Il s’arrête sur le dernier qui ne porte pas de numéro.
– Mister Clean ? !... Mister Clean ? !... Je ne vois pas à qui Waynberg peut bien faire allusion... vous avez une idée Peter ?
Désespéré Blake répond :
– Je ne sais pas... je ne sais pas, monsieur !
Décontenancé par ses réactions, Horloge parlante qui est resté debout jusque-là s’effondre sur le fauteuil en face du président.
– Bon ! Venons-en au fait, poursuit Smel en regardant sa montre, dites-moi, Peter, est-ce que votre Waynberg fait bien son travail ? Si j’en crois sa dernière évaluation du mois dernier, elle était plutôt bonne, non ? Alors où est le problème ?
– Mais ces dessins, enfin... ces caricatures... bredouille Horloge parlante.
– Détendez-vous, Peter, lui dit le président d’un ton amical et rassurant. Ce n’est pas vraiment méchant. À partir du moment où le travail est bien fait, chaque employé a le droit de se relaxer un peu. Et, si vous voulez mon avis, je trouve cela très bien. Bien détendu, on est encore plus efficace. Tenez, Peter, je vais vous confier un secret. Moi-même, dit-il en sortant de sa poche un harmonica, quand je suis saturé, eh bien ! j’en joue pendant au moins cinq minutes ! Mais pas des airs connus... j’improvise, je compose !
Peter Blake est en état de choc. Effaré, il découvre une face cachée de son patron. Insolite et inattendue. Pas un mot ne peut sortir de sa bouche.
Bob Smel comprend bien le désarroi de son directeur financier. Il le tient en haute estime et le considère comme son bras droit. Il faut trouver une solution pour que Blake s’en sorte la tête haute.
– Peter, laissez-moi un ou deux jours et je vous promets de trouver une solution à ce problème.
– Merci, Bob... merci... répond Blake en sortant du bureau la tête basse.
Il reste encore cinq minutes à Bob Smel avant d’aller à son comité de direction. Il prend le dessin de Mister Clean et le regarde encore.
Une étincelle brille dans son regard. Il vient d’avoir une idée. Il range le dessin dans une grande enveloppe qu’il prend avec lui et se dirige vers la salle de réunion.
Les membres de la direction sont là. À l’entrée du président, ils se lèvent pour le saluer. Bob Smel est aimé, craint et respecté par tous.
Le comité se réunit une fois par mois. Ils attendent tous ce moment avec impatience. Smel les surprend toujours par sa créativité et sa clairvoyance. Il a l’art et la manière de rendre simple ce qui paraît compliqué. À chaque comité, il amène une idée novatrice. Il la présente avec calme, sûr de lui, sans essayer de l’imposer. Chacun peut ainsi donner son avis, et petit à petit se l’approprier.
Smel sait alors qu’il peut compter sur ses troupes pour la mener à bien. Le moment tant espéré va arriver. Ils sont tous assis le regard rivé sur leur patron, attendant comme des enfants qu’on leur raconte une belle histoire.
Bob Smel se lève. Il prend l’enveloppe, sort le dessin de Waynberg et le montre à tout le monde.
Les yeux écarquillés d’étonnement, ils regardent ce croquis en se demandant où leur patron veut en venir.
Smel coupe court aux murmures interrogatifs de l’assemblée.
– Mesdames, messieurs, une nouvelle grande marque est née... Elle s’appellera : Mister Clean ! Ce sera un nettoyant ménager tous usages.
(Suite la semaine prochaine) -
(TBX n° 348, Page 14, paru le 2010-02-23)
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