Expérience plutôt insolite : l’association Apis Bruoc Sella, fondée par le boss d’une PME comptable-fiscaliste versé dans l’apiculture, a installé trois ruchers “urbains”… sur le toit du Centre administratif de Bruxelles-Ville, avec le blanc-seing des autorités ! Profitant de l’été, les 800 fonctionnaires de la tour jouxtant l’ex-gratte-ciel Phillips ont appris à vivre en bon voisinage avec plus d’une demi-centaine de milliers d’abeille au quotidien. Comme ailleurs, elles font métier de transporter le pollen, donnant naissance à graines, semences et fruits. Trois quarts des plantes à fleurs sont fécondées de la sorte, dont 80 % de nos plantes nourricières.
Ces insectes ont appris à trouver leur pitance dans la moindre bande fleurie bordant les boulevards du centre, “au Jardin Botanique ou encore au Parc Royal, distant de moins d’un km à vol d’oiseau”, indique Marc Wollast, fils du “Cousteau scientifique”, l’un des éminents fondateurs de l’océanographie mondiale.
Ce Bruxellois a fondé et dirigé pendant 22 ans Ex-Co, bureau de comptabilité, de fiscalité et de gestion orientée PME-ONG. “J’estime que l’écologie appartient à tout le monde et que s’il s’agit effectivement de penser global, il faut surtout agir local. Approchant la cinquantaine, j’ai donc suivi des cours d’apiculture pour fonder Apis Bruoc Sella. Il faut conscientiser les plus jeunes au rôle capital des butineuses pour notre futur alimentaire.”
Comme d’autres auparavant, l’installation sur le toit administratif voisinant place De Brouckère et quartier de la Monnaie procède d’une tendance récente, en réponse à un phénomène inquiétant datant d’une décennie et demie.
Quasi dans toutes les campagnes et grandes zones de cultures (tournesol, maïs,…) d’Europe – mais le phénomène est quasi mondial –, les populations des ruchers sont en effet victimes du ‘syndrome d’effondrement des colonies’. On y perd ainsi entre 35 et 45 % du cheptel hyménoptère, par une mortalité inexpliquée.
Les rôles néfastes de polluants – pesticides, produits phytosanitaires, insecticides systémiques mais aussi certains parasites comme champignons ou virus – sont pointés du doigt. Sans preuves définitives.
Curieusement, cette tendance fonctionne à l’inverse dans les villes à… pollution moindre. Précieux bio-indicateurs de sa présence, les butineuses y meurent moins. Or, sauvages ou domestiquées, les abeilles comme leurs cousins bourdons, diptères, papillons garantissent la pollinisation des plantes à fleurs. Depuis des millénaires, leur travail permet aux fruits et légumes de germer et de pousser.
Représentant un tiers de l’alimentation mondiale, ces aliments mais aussi le miel ou du lait – les vaches broutent des prairies remplies de fleurs et graminées – gagnent au final nos assiettes, nos verres. Beaucoup plaident donc la multiplication de ruchers privés et également publics, partout. Les écoles Aurore (Jette), Messidor (Uccle) et quelques entreprises comme Caméléon (Woluwe) ont anticipé le mouvement : les butineuses y quittent les ruches pour féconder fleurs des bacs et potagers urbains, végétaux d’intérieurs d’îlots, vergers et réserves à fruits en lisière de capitale.
En ville, les abeilles produisent plutôt des miels ‘toutes fleurs’. Plus généralement, lorsqu’on analyse leur origine en Belgique, on s’aperçoit que ces insectes butineurs ont jeté leur dévolu sur plus de 200 espèces florales pour fabriquer du ‘miel-béton’, de ville. Contre près du quart seulement côté campagne. Bruxelles, singulièrement, a la cote : la capitale de l’Europe affiche plus de 700 espèces végétales différentes ! Entre asphalte et béton, les refuges urbains enregistrent une production de “miel béton jusqu’à deux ou trois fois supérieures” à certaines portions de campagnes.
Pourtant, les nuages noirs s’amoncellent. Une récente étude anglo-néerlandaise a dénombré les espèces d’abeilles sauvages définitivement perdues lors du dernier quart de siècle. Les chercheurs estiment que la moitié des 369 espèces recensées a disparu; ou alors le processus est en cours. “L’humain doit donc prendre conscience qu’il est surtout en train de perdre en biodiversité. Les premières études épidémiologiques ne seront disponibles qu’en 2012. Une chose est sûre et certaine : la disparition des abeilles est la conjonction de causes multifactorielles.”
Philippe GOLARD -
(TBX n° 370, Page 8, paru le 2010-09-07)
Retour au Sommaire du n° : 379