|
C’est une vieille histoire, celle d’un port qui pénétrait alors jusqu’au cœur de la ville et que l’on combla un jour pour en développer un autre dans un quartier bien moins pittoresque. C’est le présent, avec des noms évocateurs de ce passé marin. Ce sont de nouveaux quais, là où le ciel est si bas qu’un canal a fini par s’y creuser.
Bruxelles eut un premier port sur les rives de la Senne non loin des rues Sainte-Catherine et de la Vierge noire, mais très vite ce havre s’avéra inefficace car la rivière, très éloignée de la mer, avait ses caprices : quasi à sec l’été et en crue en hiver.
Et c’était sans compter sur les exorbitants péages que prélevaient Vilvorde et Malines avant même que les navires n’atteignent la grande cité brabançonne.
La solution ? Un grand canal venant directement d’Anvers et donc, à travers l’Escaut, de la mer. Il fallut des dizaines d’années pour régler définitivement tous les problèmes administratifs, acheter les terrains et convaincre les cités de renoncer à leurs lucratifs péages. C’est finalement Marie de Hongrie qui signa l’arrêté autorisant le début des travaux. Le chantier dura dix ans, ce qui est remarquable quand on sait qu’il n’y avait ni grue, ni engin de chantier et que le creusement se faisait à main d’homme. Le canal de Willebroek était né. Le prolongement de celui de Charleroi ne viendrait qu’au XIXe siècle.
Le canal pénétrait autrefois dans la ville encore fortifiée par la porte du Rivage non loin de l’actuel grand garage Citroën. Lorsque l’enceinte disparut, le canal s’enfonça dans la ville, passant le plus simplement du monde sous un pont au-dessus duquel circulera bientôt le chemin de fer reliant la gare de l’Allée verte à celle du Midi.
On a peine à croire, quand on voit son déplorable état actuel, que l’Allée verte fut une promenade prisée et largement arborée autrefois, à tel point qu’un témoin de l’époque rapporte à son sujet : “Il y a peu de villes dont les dehors sont aussi beaux que ceux de Bruxelles.” Le lieu fut abandonné au profit de l’avenue Louise et du bois de la Cambre. Le port n’occupera d’abord qu’une zone inhabitée non loin du Grand Béguinage. Il deviendra un pôle industriel important lorsque toutes les terres auront été achetées aux Béguines, mais très vite trop exigu. On aménagera donc le grand bassin et son entrepôt publics, qui sera plus tard démoli pour faire place à Tour et Taxis.
Aujourd’hui, le quartier du quai du Commerce a bien changé de physionomie. Le bassin de l’entrepôt sera le troisième à être bâti,bordé par les quais au Foin et aux Pierre de taille, qui ne laissent aucun doute quant à leurs affectations.
Tout comme d’ailleurs l’impasse des… Matelots. Au fond du bassin, on peut toujours admirer, accolée au Théâtre flamand, la façade du premier entrepôt de la ville. Une particularité au 28 quai aux Pierres de Taille : c’est ici que naquit le premier Opéra de Bruxelles, alors alors dénommé “Académie de musique”. L’établissement tomba rapidement en faillite.
Des “Marchands” aux “Barques”
Le bassin des Marchands, avec celui des Barques, est le plus ancien. Ce dernier était bordé par le quai à la Chaux, le quai à la Houille et le quai des Bois de construction, où subsistent de très belles demeures dont, au numéro 9, la Maison hanséatique qui date de 1747. Si les lieux possèdent encore quelques magnifiques hôtels de maître, non loin de là, au bout du quai de l’Entrepôt, à deux pas du Petit Château, se trouvait le bassin au fumier, le “Mestbak”, que longeait le quai aux Boues.
C’est en cet endroit charmant que l’on chargeait sur des péniches les immondices de la ville. C’est au quai aux Barques qu’embarquaient les voyageurs.
Un bateau les emmenait quotidiennement à Anvers. Il était plus confortable que la diligence et le service se poursuivit jusqu’à l’arrivée du chemin de fer. Il y eut néanmoins quelques spectaculaires naufrages, surtout au-delà de Willebroek, quand sur une plus grande embarcation il fallait affronter la houle de l’Escaut.
Avant d’atteindre le bassin des Marchands, une enseigne bien connue : celle du Cheval marin, qui date de 1680. Nous sommes dans les parages de l’ancien port. e quai du Bois à brûler et celui des Briques évoquent les marchandises qui y étaient déchargées, le bois servant surtout à alimenter les fours des boulangers.
La ruelle du Chien marin, non loin de là, témoigne des restes d’un éléphant de mer qui fut découvert lorsqu’on creusa le canal, rappelant qu’en des temps immémoriaux la mer recouvrait Bruxelles. C’est tout près de là que fut placée la première grue en 1559.
Sainte-Catherine-sur-Mer
Le bassin Sainte-Catherine se trouve à l’emplacement de l’actuelle église du même nom et s’étendait, en fait, de la rue de Laeken au Vieux Marché aux grains. Il était desservi par le quai de la Grue, le quai aux Semences, le quai aux Poissons et le quai au Sel. Le quai de la Grue accueillit la plus grande grue du port, qui fonctionnait encore en 1835 pour débarquer la première locomotive devant relier l’Allée verte à Malines…
C’était dire sa force ! Le quai aux Semences regorgeait de belles façades que gardaient deux tours toujours bien présentes, la Tour noire, vestige de la première enceinte de Bruxelles, et la tour de l’ancienne église Sainte-Catherine, datant de 1664.
De cette activité maritime et portuaire, Bruxelles a gardé de nombreuses traces. Les quais, même s’ils ne sont plus bordés d’eau, ont conservé pour certains leur emplacement et leur nom. Certains bassins sont évoqués par des pièces d’eau tracées avec plus ou moins de bonheur sur leur emplacement. D’anciennes demeures, autrefois entrepôts ou appartenant à de riches marchands, sont devenues des restaurants où l’on sert les produits de la mer.
Les canaux sont toujours là et une lente rénovation redonne vie aux quartiers qui les bordent, même si la tâche paraît titanesque. Un port moderne a vu le jour et tout près de lui, l’été revenu, une plage éphémère qui avec beaucoup d’imagination lui donnerait presque un petit air de Saint-Trop’! Faut bien rêver un peu…
Pour en savoir beaucoup plus : Jacques van Wijnendaele, “Promenades insolites dans Bruxelles disparu” (Racine).
hervé gérard
|